Quel est le premier souvenir qui vient ? En TLMR, cette question permet de « suivre les patients là où ils nous conduisent ». Sorte de « voie rapide » pour les accompagner vers les ressources capables d’éteindre leur « problème ». Illustration à travers sept cas cliniques...
Au long de notre vie, notre équilibre psychologique se construit à partir d’expériences heureuses ou malheureuses, sécures ou traumatiques, étayées ou négligées, sur notre sentiment d’être soutenu ou abandonné. Nos événements de vie, par leur saillance ou par leur répétition, par le sens que nous leur donnons, vont installer de la confiance ou des fêlures, une liberté d’être ou un enfermement, des ressources ou une hypervigilance. Les vulnérabilités qui amènent les personnes en thérapie résultent du déséquilibre entre l’intensité vécue d’une blessure et la qualité des réponses que l’on a pu ou non y apporter et de la protection ou de l’isolement que l’on a ressenti.
Mais si la responsabilité d’un événement ou d’un contexte traumatique est parfois évidente, il est bien souvent difficile de remonter à la source de la problématique. L’enjeu pour le thérapeute est alors d’accompagner son patient à identifier un ou des événements de vie qui ont contribué à son installation, pour cela nous utilisons le questionnement. Voici un artifice de questionnement qui m’aide à accéder à ces événements de vie signifiants. Il sera illustré par diverses situations cliniques, dont certaines réservent la surprise de conduire non à un traumatisme mais à un souvenir ressource.
Fadela et son problème de figement
- Fadela a 55 ans, elle passe bientôt l’oral d’un concours auquel elle accorde beaucoup d’importance autant pour sa carrière que pour sa propre estime. L’an dernier elle a échoué alors qu’elle était très bien placée à l’écrit : face aux examinateurs elle s’est sentie vide de toute pensée, de toute réaction, comme absente. Je lui propose de mettre en scène cette expérience, dont elle anticipe qu’elle va se reproduire à l’identique dans trois semaines. Comme chaque fois qu’elle est face à des personnes en posture d’autorité.
- Thérapeute : « Je vais vous proposer une drôle de chose. Ma main est ici, tournée vers vous. Je vais vous demander de regarder cette main et d’imaginer que c’est un écran...
Ses yeux fixent déjà la main.
- Th. : ... et je voudrais que vienne sur cet écran une image qui représente la situation que vous avez vécue il y a un an lors de cet oral. Qu’estce qui vient ?
- Fadela : Ils sont trois, assis là et moi en face, ils me regardent. Et moi je n’arrive pas à parler ni à penser... », dit-elle tandis que ses mains dessinent la scène.
Dès que l’image lui est venue, avant même de la décrire, une boule d’angoisse envahit mon ventre. Et paradoxalement Fadela me dit se sentir plutôt calme. Cette discordance entre ce qu’elle décrit comme une expérience difficile et son absence de réaction indique qu’elle
s’est dissociée là, sur sa chaise, comme elle l’avait sans doute fait lors de son oral, quand elle s’est sentie vide de toute pensée. J’externalise la boule d’angoisse de mon ventre et de ma gorge (mes mains font le mouvement de les sortir de mon corps) et Fadela retrouve l’accès à ses émotions. Elle décrit une angoisse qui envahit toute sa poitrine.
Il est vraisemblable que le problème de figement dont elle a fait l’expérience lors de son oral est la résurgence de vécus bien antérieurs, d’autant qu’elle dit avoir toujours manqué d’assurance face à ses supérieurs hiérarchiques ou à des personnalités affirmées. Plutôt que de lui demander d’externaliser elle aussi ce qu’elle ressent dans son corps, je choisis de m’appuyer sur son envahissement pour accéder à un événement ou un contexte de vie à l’origine de ces figements.
- Th. : « Je vais vous demander une drôle de chose. Quand il y a cette scène de votre examen, et que vous portez votre attention sur cette angoisse dans votre poitrine, observez : quel est le premier sou-venir qui émerge, là maintenant ? Et dites-moi d’abord de quelle époque de votre vie va venir le sou-venir dont nous avons besoin et qui n’est pas encore là. Le tout premier âge qui vous vient, même si vous ne voyez pas du tout le rapport.
Aussitôt je demande à ses yeux de suivre le mouvement de mes doigts (MO pour mouvements oculaires) afin de déconnecter ses réflexions.
- Fadela : Neuf ans... Et elle me relate qu’elle a été violée à cet âge. Elle ne s’attarde pas sur l’événement lui-même, qui ne paraît pas la préoccuper. Par contre elle est visiblement très envahie en évoquant les conséquences : lorsqu’elle s’est plainte à sa mère de ce qu’elle avait subi, celle-ci lui a reproché d’être impure et de déshonorer la famille. Tout son entourage a su et elle a été méprisée des membres de sa famille autant que des voisins.
- Fadela : Dans le village, en Algérie, les gens détournaient le regard, comme si je n’existais pas... Et à la maison on me parlait à peine. »
Après que nous ayons désactivé les effets de ce traumatisme qui avait profondément marqué son enfance, elle s’est montrée confiante et a jugé qu’elle n’avait pas besoin d’un second rendez-vous. Quelques semaines plus tard, elle m’apprenait son assurance face aux examinateurs et l’heureuse issue de son concours.
L’activation du processus de remémoration est facilitée par une crise émotionnelle. Visualiser la scène de son oral induit cet état chez Fadela, et grâce au confusionnement et aux mouvements oculaires, le souvenir émerge de lui-même, plutôt que d’être recherché et choisi en fonction de son adéquation à sa plainte ou aux attentes qu’elle prête au thérapeute. Je précise volontiers, entre deux séquences de MO : « Le tout premier souvenir qui émerge, même si vous ne savez
vraiment pas pourquoi c’est celui-là qui vient, même si vous ne voyez pas de lien. »
Une situation fréquente est que le premier souvenir énoncé ne soit pas encore l’originel, mais une ma-nifestation plus ancienne du problème. La personne veut apporter une « bonne réponse », pas la première qui lui traverse l’esprit, elle s’applique à ce que ce soit cohérent !
Anne sidérée quand cette tape sur l’épaule annonce son licenciement
Anne a 61 ans, elle est venue panser diverses plaies au cours des années passées. Elle vient d’apprendre son licenciement économique. Malgré le plan social en cours, elle croyait, étant la seule administrative de son département, que son emploi ne serait pas menacé pour le moment et qu’elle pourrait continuer ainsi jusqu’à sa retraite. Aussi s’est-elle sentie sidérée quand la DRH a tapoté son épaule pour la conduire avec quelques collègues dans la pièce où elle a annoncé les licenciements. La seule réaction qu’elle a pu avoir a été de prendre sa voiture et de fuir, hagarde, manquant de provoquer un accident sur le parking.
Cette tape sur l’épaule condense l’événement et je lui demande de faire venir ce geste sur l’écran. Aus-sitôt elle est envahie par une grande émotion. Son intensité autant que la sidération qu’elle avait décrite paraissent excessives pour un événement qu’elle avait déjà anticipé, à plus ou moins long terme.
- Th. : « Je voudrais vous demander quelque chose d’inhabituel, vous êtes d’accord ? Je voudrais que vos yeux se ferment un instant pour que vienne la réponse à une drôle de question. Très bien, j’ai besoin que vienne un souvenir et je me demande de quel âge de votre vie va venir ce souvenir qui n’est pas encore là.
- Anne : Mmm... 20 ans.
- Th. : Très bien, ici devant nous il y a Anne, elle a 20 ans. Qu’est-ce qu’elle est en train de vivre là tandis qu’elle a 20 ans ?
- Anne : C’est quand mon ami de l’époque m’a quittée pour une autre femme...
De nouveau elle est saisie d’une intense émotion. Cet événement paraît être une répétition de la trahison qu’elle vit aujourd’hui de la part de sa DRH.
- Th. : Très bien, tandis que vous ressentez cette émotion, vos yeux peuvent se fermer de nouveau et je voudrais que vienne un autre souvenir, et de la même façon je me demande de quel âge va venir ce souvenir qui n’est pas encore là... Le tout premier âge qui se présente à votre esprit.
- Anne : C’est quand je suis née, dit-elle après un moment. Et elle me décrit son père, dépité que son premier enfant ne soit pas un garçon, partant à la chasse en laissant seule sa mère qui se lamente et pleure...
La représentation qu’elle s’est construite de sa venue au monde, si elle n’a pas valeur de vérité, a des effets bien réels qui la font éclater en sanglots. Après traitement de cette scène, nous revenons à sa situation professionnelle : elle se voit affronter avec assurance sa DRH et la directrice pour leur dire ce qu’elle pense de leur lâcheté.
Nadine et sa famille qui la « dézingue »
Lors de notre troisième rencontre, Nadine, 50 ans, déclare : « Je vais beaucoup mieux dans l’ensemble. Par contre, une fois de plus, dès que je vois ma famille elle me dézingue. C’est comme ça depuis que je suis toute petite. »
Elle me relate comment elle est injustement accusée par sa sœur d’être responsable de la violente colère de son neveu de 16 ans, au cours d’un repas de famille. Je demande à Nadine de laisser venir sur l’écran une image qui représente cet événement qui la « dézingue ». Elle me décrit l’attitude agressive et le regard noir de sa sœur. Face à cette image, je la vois se tasser sur sa chaise et se tasser plus en-core quand ma main-écran s’approche.
- Th. : « Voilà, tandis qu’il y a cette image sur l’écran et que vous vous sentez mal à l’aise dans votre corps, quel est le premier souvenir qui vient, là maintenant, dans cet espace entre nous ? Le tout premier souvenir qui vient, peut-être d’une époque lointaine de votre vie ? (MO).
Nadine est collégienne, elle fait ses devoirs à la table de la cuisine. Sa petite sœur joue derrière elle, à tirailler ses cheveux jusqu’à, une fois de plus, la mettre à bout. Excédée, elle se lève et la poursuit autour de la table, un couteau à la main. Son père survient et, sans chercher l’origine de la dispute, il administre une correction mémorable à Nadine.
QUEL EST LE PREMIER SOUVENIR QUI VIENT ?
Cette scène paraît plutôt illustrer les interactions dans le système familial qu’être la raison pour laquelle elle ne s’y sent pas à sa place. Je demande à Nadine de mettre cette nouvelle scène sur l’écran et ma main la pousse vers elle.
- Th. : Observez, de nouveau, le premier souvenir qui vient, là maintenant, devant nous (MO).
L’envahissement devient beaucoup plus intense, son corps se tasse encore sur la chaise.
- Nadine : Ma mère, me reprochant qu’à cause de moi elle a été obligée de se marier avec mon père... Chaque dispute du couple était une occasion de lui rappeler que « par sa faute », elle avait gâché sa vie... Cette fois le registre est différent, cet événement de vie n’est pas une manifestation de plus de la place de Nadine dans sa famille mais peut bien être le grief originel.
Raymond miné, figé et sans réaction
Raymond, 70 ans, vient à la demande de sa compagne Inès, agacée par sa jalousie. Il a été marié pendant vingt-cinq ans à une femme très volage dont il a fini par divorcer. Après des années de célibat, il a depuis deux ans une liaison avec Inès. Il se trouve qu’à plusieurs reprises, celle-ci a eu ouvertement, devant lui, des comportements de séduction envers des hommes : échanges verbaux ambigus, poses, mouvements suggestifs... Raymond en est miné mais il ne parvient pas à réagir, il voudrait fuir mais ne parvient pas à le faire. Après une séquence d’acceptations...
- Th. : ... Et je vais vous demander de regarder cette main, devant vous, comme si c’était un écran. Et je voudrais que vienne sur cet écran l’une des scènes que vous m’avez décrites, la première qui vient. Très bien (MO). Comment ça réagit dans le corps ?
Raymond est manifestement très rigide, peu ouvert aux sensations de son corps. Sa respiration est un peu hachée et il a quelques signes d’agitation sur sa chaise.
- Th. : Très bien, tandis qu’il y a cette scène et tandis que votre corps ressent ce qu’il ressent, observez le premier souvenir qui vient, là maintenant dans cet espace devant nous. Je ne sais pas de quel moment de votre vie il va émerger. Malgré plusieurs séquences de MO soutenus, rien ne vient.
- Th. : Je vais encore vous demander une drôle de chose. Quel est l’âge de Raymond dans ce souvenir qui va venir et qui n’est pas encore là ? Après une courte hésitation vient...
Raymond : ... 34 ans...
- Th. : Très bien, 34 ans. Observez le souvenir qui vient, là maintenant, quand Raymond a 34 ans... (MO de nouveau).
Pour lire la suite...
Au long de notre vie, notre équilibre psychologique se construit à partir d’expériences heureuses ou malheureuses, sécures ou traumatiques, étayées ou négligées, sur notre sentiment d’être soutenu ou abandonné. Nos événements de vie, par leur saillance ou par leur répétition, par le sens que nous leur donnons, vont installer de la confiance ou des fêlures, une liberté d’être ou un enfermement, des ressources ou une hypervigilance. Les vulnérabilités qui amènent les personnes en thérapie résultent du déséquilibre entre l’intensité vécue d’une blessure et la qualité des réponses que l’on a pu ou non y apporter et de la protection ou de l’isolement que l’on a ressenti.
Mais si la responsabilité d’un événement ou d’un contexte traumatique est parfois évidente, il est bien souvent difficile de remonter à la source de la problématique. L’enjeu pour le thérapeute est alors d’accompagner son patient à identifier un ou des événements de vie qui ont contribué à son installation, pour cela nous utilisons le questionnement. Voici un artifice de questionnement qui m’aide à accéder à ces événements de vie signifiants. Il sera illustré par diverses situations cliniques, dont certaines réservent la surprise de conduire non à un traumatisme mais à un souvenir ressource.
Fadela et son problème de figement
- Fadela a 55 ans, elle passe bientôt l’oral d’un concours auquel elle accorde beaucoup d’importance autant pour sa carrière que pour sa propre estime. L’an dernier elle a échoué alors qu’elle était très bien placée à l’écrit : face aux examinateurs elle s’est sentie vide de toute pensée, de toute réaction, comme absente. Je lui propose de mettre en scène cette expérience, dont elle anticipe qu’elle va se reproduire à l’identique dans trois semaines. Comme chaque fois qu’elle est face à des personnes en posture d’autorité.
- Thérapeute : « Je vais vous proposer une drôle de chose. Ma main est ici, tournée vers vous. Je vais vous demander de regarder cette main et d’imaginer que c’est un écran...
Ses yeux fixent déjà la main.
- Th. : ... et je voudrais que vienne sur cet écran une image qui représente la situation que vous avez vécue il y a un an lors de cet oral. Qu’estce qui vient ?
- Fadela : Ils sont trois, assis là et moi en face, ils me regardent. Et moi je n’arrive pas à parler ni à penser... », dit-elle tandis que ses mains dessinent la scène.
Dès que l’image lui est venue, avant même de la décrire, une boule d’angoisse envahit mon ventre. Et paradoxalement Fadela me dit se sentir plutôt calme. Cette discordance entre ce qu’elle décrit comme une expérience difficile et son absence de réaction indique qu’elle
s’est dissociée là, sur sa chaise, comme elle l’avait sans doute fait lors de son oral, quand elle s’est sentie vide de toute pensée. J’externalise la boule d’angoisse de mon ventre et de ma gorge (mes mains font le mouvement de les sortir de mon corps) et Fadela retrouve l’accès à ses émotions. Elle décrit une angoisse qui envahit toute sa poitrine.
Il est vraisemblable que le problème de figement dont elle a fait l’expérience lors de son oral est la résurgence de vécus bien antérieurs, d’autant qu’elle dit avoir toujours manqué d’assurance face à ses supérieurs hiérarchiques ou à des personnalités affirmées. Plutôt que de lui demander d’externaliser elle aussi ce qu’elle ressent dans son corps, je choisis de m’appuyer sur son envahissement pour accéder à un événement ou un contexte de vie à l’origine de ces figements.
- Th. : « Je vais vous demander une drôle de chose. Quand il y a cette scène de votre examen, et que vous portez votre attention sur cette angoisse dans votre poitrine, observez : quel est le premier sou-venir qui émerge, là maintenant ? Et dites-moi d’abord de quelle époque de votre vie va venir le sou-venir dont nous avons besoin et qui n’est pas encore là. Le tout premier âge qui vous vient, même si vous ne voyez pas du tout le rapport.
Aussitôt je demande à ses yeux de suivre le mouvement de mes doigts (MO pour mouvements oculaires) afin de déconnecter ses réflexions.
- Fadela : Neuf ans... Et elle me relate qu’elle a été violée à cet âge. Elle ne s’attarde pas sur l’événement lui-même, qui ne paraît pas la préoccuper. Par contre elle est visiblement très envahie en évoquant les conséquences : lorsqu’elle s’est plainte à sa mère de ce qu’elle avait subi, celle-ci lui a reproché d’être impure et de déshonorer la famille. Tout son entourage a su et elle a été méprisée des membres de sa famille autant que des voisins.
- Fadela : Dans le village, en Algérie, les gens détournaient le regard, comme si je n’existais pas... Et à la maison on me parlait à peine. »
Après que nous ayons désactivé les effets de ce traumatisme qui avait profondément marqué son enfance, elle s’est montrée confiante et a jugé qu’elle n’avait pas besoin d’un second rendez-vous. Quelques semaines plus tard, elle m’apprenait son assurance face aux examinateurs et l’heureuse issue de son concours.
L’activation du processus de remémoration est facilitée par une crise émotionnelle. Visualiser la scène de son oral induit cet état chez Fadela, et grâce au confusionnement et aux mouvements oculaires, le souvenir émerge de lui-même, plutôt que d’être recherché et choisi en fonction de son adéquation à sa plainte ou aux attentes qu’elle prête au thérapeute. Je précise volontiers, entre deux séquences de MO : « Le tout premier souvenir qui émerge, même si vous ne savez
vraiment pas pourquoi c’est celui-là qui vient, même si vous ne voyez pas de lien. »
Une situation fréquente est que le premier souvenir énoncé ne soit pas encore l’originel, mais une ma-nifestation plus ancienne du problème. La personne veut apporter une « bonne réponse », pas la première qui lui traverse l’esprit, elle s’applique à ce que ce soit cohérent !
Anne sidérée quand cette tape sur l’épaule annonce son licenciement
Anne a 61 ans, elle est venue panser diverses plaies au cours des années passées. Elle vient d’apprendre son licenciement économique. Malgré le plan social en cours, elle croyait, étant la seule administrative de son département, que son emploi ne serait pas menacé pour le moment et qu’elle pourrait continuer ainsi jusqu’à sa retraite. Aussi s’est-elle sentie sidérée quand la DRH a tapoté son épaule pour la conduire avec quelques collègues dans la pièce où elle a annoncé les licenciements. La seule réaction qu’elle a pu avoir a été de prendre sa voiture et de fuir, hagarde, manquant de provoquer un accident sur le parking.
Cette tape sur l’épaule condense l’événement et je lui demande de faire venir ce geste sur l’écran. Aus-sitôt elle est envahie par une grande émotion. Son intensité autant que la sidération qu’elle avait décrite paraissent excessives pour un événement qu’elle avait déjà anticipé, à plus ou moins long terme.
- Th. : « Je voudrais vous demander quelque chose d’inhabituel, vous êtes d’accord ? Je voudrais que vos yeux se ferment un instant pour que vienne la réponse à une drôle de question. Très bien, j’ai besoin que vienne un souvenir et je me demande de quel âge de votre vie va venir ce souvenir qui n’est pas encore là.
- Anne : Mmm... 20 ans.
- Th. : Très bien, ici devant nous il y a Anne, elle a 20 ans. Qu’est-ce qu’elle est en train de vivre là tandis qu’elle a 20 ans ?
- Anne : C’est quand mon ami de l’époque m’a quittée pour une autre femme...
De nouveau elle est saisie d’une intense émotion. Cet événement paraît être une répétition de la trahison qu’elle vit aujourd’hui de la part de sa DRH.
- Th. : Très bien, tandis que vous ressentez cette émotion, vos yeux peuvent se fermer de nouveau et je voudrais que vienne un autre souvenir, et de la même façon je me demande de quel âge va venir ce souvenir qui n’est pas encore là... Le tout premier âge qui se présente à votre esprit.
- Anne : C’est quand je suis née, dit-elle après un moment. Et elle me décrit son père, dépité que son premier enfant ne soit pas un garçon, partant à la chasse en laissant seule sa mère qui se lamente et pleure...
La représentation qu’elle s’est construite de sa venue au monde, si elle n’a pas valeur de vérité, a des effets bien réels qui la font éclater en sanglots. Après traitement de cette scène, nous revenons à sa situation professionnelle : elle se voit affronter avec assurance sa DRH et la directrice pour leur dire ce qu’elle pense de leur lâcheté.
Nadine et sa famille qui la « dézingue »
Lors de notre troisième rencontre, Nadine, 50 ans, déclare : « Je vais beaucoup mieux dans l’ensemble. Par contre, une fois de plus, dès que je vois ma famille elle me dézingue. C’est comme ça depuis que je suis toute petite. »
Elle me relate comment elle est injustement accusée par sa sœur d’être responsable de la violente colère de son neveu de 16 ans, au cours d’un repas de famille. Je demande à Nadine de laisser venir sur l’écran une image qui représente cet événement qui la « dézingue ». Elle me décrit l’attitude agressive et le regard noir de sa sœur. Face à cette image, je la vois se tasser sur sa chaise et se tasser plus en-core quand ma main-écran s’approche.
- Th. : « Voilà, tandis qu’il y a cette image sur l’écran et que vous vous sentez mal à l’aise dans votre corps, quel est le premier souvenir qui vient, là maintenant, dans cet espace entre nous ? Le tout premier souvenir qui vient, peut-être d’une époque lointaine de votre vie ? (MO).
Nadine est collégienne, elle fait ses devoirs à la table de la cuisine. Sa petite sœur joue derrière elle, à tirailler ses cheveux jusqu’à, une fois de plus, la mettre à bout. Excédée, elle se lève et la poursuit autour de la table, un couteau à la main. Son père survient et, sans chercher l’origine de la dispute, il administre une correction mémorable à Nadine.
QUEL EST LE PREMIER SOUVENIR QUI VIENT ?
Cette scène paraît plutôt illustrer les interactions dans le système familial qu’être la raison pour laquelle elle ne s’y sent pas à sa place. Je demande à Nadine de mettre cette nouvelle scène sur l’écran et ma main la pousse vers elle.
- Th. : Observez, de nouveau, le premier souvenir qui vient, là maintenant, devant nous (MO).
L’envahissement devient beaucoup plus intense, son corps se tasse encore sur la chaise.
- Nadine : Ma mère, me reprochant qu’à cause de moi elle a été obligée de se marier avec mon père... Chaque dispute du couple était une occasion de lui rappeler que « par sa faute », elle avait gâché sa vie... Cette fois le registre est différent, cet événement de vie n’est pas une manifestation de plus de la place de Nadine dans sa famille mais peut bien être le grief originel.
Raymond miné, figé et sans réaction
Raymond, 70 ans, vient à la demande de sa compagne Inès, agacée par sa jalousie. Il a été marié pendant vingt-cinq ans à une femme très volage dont il a fini par divorcer. Après des années de célibat, il a depuis deux ans une liaison avec Inès. Il se trouve qu’à plusieurs reprises, celle-ci a eu ouvertement, devant lui, des comportements de séduction envers des hommes : échanges verbaux ambigus, poses, mouvements suggestifs... Raymond en est miné mais il ne parvient pas à réagir, il voudrait fuir mais ne parvient pas à le faire. Après une séquence d’acceptations...
- Th. : ... Et je vais vous demander de regarder cette main, devant vous, comme si c’était un écran. Et je voudrais que vienne sur cet écran l’une des scènes que vous m’avez décrites, la première qui vient. Très bien (MO). Comment ça réagit dans le corps ?
Raymond est manifestement très rigide, peu ouvert aux sensations de son corps. Sa respiration est un peu hachée et il a quelques signes d’agitation sur sa chaise.
- Th. : Très bien, tandis qu’il y a cette scène et tandis que votre corps ressent ce qu’il ressent, observez le premier souvenir qui vient, là maintenant dans cet espace devant nous. Je ne sais pas de quel moment de votre vie il va émerger. Malgré plusieurs séquences de MO soutenus, rien ne vient.
- Th. : Je vais encore vous demander une drôle de chose. Quel est l’âge de Raymond dans ce souvenir qui va venir et qui n’est pas encore là ? Après une courte hésitation vient...
Raymond : ... 34 ans...
- Th. : Très bien, 34 ans. Observez le souvenir qui vient, là maintenant, quand Raymond a 34 ans... (MO de nouveau).
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Dr Michel Lamarlère
Médecin généraliste. Formation à l’hypnose, à l’HTSMA - TLMR (Hypnose, thérapie stratégique, mouvements alternatifs, devenu Thérapie du lien et des mondes relationnels), et à la thérapie narrative. Formateur en TLMR et en hypnose médicale à l’Institut Mimethys.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026
DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi