Voici un rituel de possession, nouvellement créé au Vietnam dans les années 2000, dont un ethnologue rend compte dans ses travaux. Au confluent de contextes socio-politique, historique et religieux, l’institutionnalisation laïque de ces rencontres rituelles, dans la « chambre des âmes », peut interroger à plu- sieurs égards.
Ce lieu, appartenant à une organisation gouvernementale dite scientifique, accueille, lors de séances organisées régulièrement, les membres de familles en quête de communication avec leurs morts, en particulier avec ceux dont la sépulture a été égarée lors d’événements tragiques et violents du passé récent de ce pays. Ces familles endeuillées ne pouvant effectuer leurs rites dédiés aux ancêtres, inspirés de coutumes brahmaniques, bouddhistes ou animistes, cherchent à communiquer avec leurs morts ou à retrou- ver leurs sépultures. Quelle que soit la genèse de ce rituel récent de possession par les morts (« áp vong » ou « apposer l’âme »), c’est sur le déroulement et le cadre dans lesquels il se réalise qu’il est intéressant de s’attarder.
S’affranchissant de toute forme religieuse ou de « superstition », obéissant à une méthode stricte et invariable, les séances, menées par des « spécialistes » ni médiums-exorcistes, ni initiés ou thérapeutes, ont pour but d’appeler l’âme d’un défunt à pénétrer le corps d’un des parents présents, afin que la famille puisse communiquer avec ce mort et ainsi per- mettre que son âme, alors errante, retourne près de leur foyer.
Le possédé doit se laisser envahir par l’âme du mort...
Plusieurs familles se retrouvent, assises par terre, dans une pièce dépourvue des signes cultuels habituels : peu d’offrandes, pas de musique ou de tambours, pas de psalmodies, de danses ou de talismans, pas d’invocations ; seul l’encens brûle près d’un autel supportant un bouddha. Au centre du cercle formé par les membres de chaque famille, est posée une liste écrite de défunts avec lesquels on souhaite entrer en communication. Sont égrenées, lors d’un long préambule, l’ensemble des directives que tous devront suivre pour que puisse se produire l’incarnation d’un mort. Parfois préenregistrées, dans un ton monocorde, ces recommandations sont nombreuses : fermer les yeux, rester concentré et silencieux, « les mains posées sur les genoux, les paumes vers le haut, sans serrer les doigts, sans se tenir les mains », le visage gardé droit de sorte que les spécialistes voient si une âme se présente ; porter attention aux signes possibles de possession dans son corps : frissons, picotements, somnolence, mouvements de la tête, ou dans le corps d’un des membres de la famille ; si un défunt semble se manifester chez l’un d’eux, l’interroger au moyen de questions fermées, lui exprimer concrètement de l’affection et s’adresser au possédé par le nom de celui qu’il incarne ; le possédé doit se laisser envahir par l’âme du mort, ne pas réagir aux sollicitations contraires à la possession comme, par exemple, ne plus répondre à son véritable nom ; ne pas manifester de signes de possession si l’on n’est pas possédé...
L’attente ensuite se déploie. Les séances se déroulent sous le signe de l’imprévu, de l’inconnu, de l’incertitude : qui va être possédé parmi les membres de la famille ? Est-ce que le mort pourra communiquer avec les vivants ? Va-t-il donner des précisions sur la localisation de son corps ? Chacun s’observe et observe les autres ; le spécialiste guette. Les manifestations de possession peuvent être spectaculaires ou discrètes, violentes ou douces, agressives ou drôles... S’amorce alors la « construction collective d’une incarnation » soutenue par des discussions ou négociations intrafamiliales. Celles-ci, parfois longues et conflictuelles, sont engendrées par le doute émis par tel membre de la famille quant à la véracité de la possession ou l’identité du défunt incarné, ou par son refus d’admettre la possession exposée. Les spécialistes eux-mêmes participent à cette co-construction et s’interrogent : le client est-il l’incarnation d’un défunt ? Est-ce tel membre de la famille cité dans la liste des défunts présentée en début de rencontre ? Leurs interventions guident les séances : ils adressent au possédé un dis- cours empruntant à un champ lexical suggestif évoquant le « corps », les « cadavres » ou les « cadavres vivants », ils posent la main sur la tête de leur client, geste prohibé habituellement dans cette culture, signifiant peut- être par là qu’ils n’ont plus affaire à un être appartenant à la société des vivants...
Une femme hoche la tête, semblant être possédée par un de ses ...
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Ce lieu, appartenant à une organisation gouvernementale dite scientifique, accueille, lors de séances organisées régulièrement, les membres de familles en quête de communication avec leurs morts, en particulier avec ceux dont la sépulture a été égarée lors d’événements tragiques et violents du passé récent de ce pays. Ces familles endeuillées ne pouvant effectuer leurs rites dédiés aux ancêtres, inspirés de coutumes brahmaniques, bouddhistes ou animistes, cherchent à communiquer avec leurs morts ou à retrou- ver leurs sépultures. Quelle que soit la genèse de ce rituel récent de possession par les morts (« áp vong » ou « apposer l’âme »), c’est sur le déroulement et le cadre dans lesquels il se réalise qu’il est intéressant de s’attarder.
S’affranchissant de toute forme religieuse ou de « superstition », obéissant à une méthode stricte et invariable, les séances, menées par des « spécialistes » ni médiums-exorcistes, ni initiés ou thérapeutes, ont pour but d’appeler l’âme d’un défunt à pénétrer le corps d’un des parents présents, afin que la famille puisse communiquer avec ce mort et ainsi per- mettre que son âme, alors errante, retourne près de leur foyer.
Le possédé doit se laisser envahir par l’âme du mort...
Plusieurs familles se retrouvent, assises par terre, dans une pièce dépourvue des signes cultuels habituels : peu d’offrandes, pas de musique ou de tambours, pas de psalmodies, de danses ou de talismans, pas d’invocations ; seul l’encens brûle près d’un autel supportant un bouddha. Au centre du cercle formé par les membres de chaque famille, est posée une liste écrite de défunts avec lesquels on souhaite entrer en communication. Sont égrenées, lors d’un long préambule, l’ensemble des directives que tous devront suivre pour que puisse se produire l’incarnation d’un mort. Parfois préenregistrées, dans un ton monocorde, ces recommandations sont nombreuses : fermer les yeux, rester concentré et silencieux, « les mains posées sur les genoux, les paumes vers le haut, sans serrer les doigts, sans se tenir les mains », le visage gardé droit de sorte que les spécialistes voient si une âme se présente ; porter attention aux signes possibles de possession dans son corps : frissons, picotements, somnolence, mouvements de la tête, ou dans le corps d’un des membres de la famille ; si un défunt semble se manifester chez l’un d’eux, l’interroger au moyen de questions fermées, lui exprimer concrètement de l’affection et s’adresser au possédé par le nom de celui qu’il incarne ; le possédé doit se laisser envahir par l’âme du mort, ne pas réagir aux sollicitations contraires à la possession comme, par exemple, ne plus répondre à son véritable nom ; ne pas manifester de signes de possession si l’on n’est pas possédé...
L’attente ensuite se déploie. Les séances se déroulent sous le signe de l’imprévu, de l’inconnu, de l’incertitude : qui va être possédé parmi les membres de la famille ? Est-ce que le mort pourra communiquer avec les vivants ? Va-t-il donner des précisions sur la localisation de son corps ? Chacun s’observe et observe les autres ; le spécialiste guette. Les manifestations de possession peuvent être spectaculaires ou discrètes, violentes ou douces, agressives ou drôles... S’amorce alors la « construction collective d’une incarnation » soutenue par des discussions ou négociations intrafamiliales. Celles-ci, parfois longues et conflictuelles, sont engendrées par le doute émis par tel membre de la famille quant à la véracité de la possession ou l’identité du défunt incarné, ou par son refus d’admettre la possession exposée. Les spécialistes eux-mêmes participent à cette co-construction et s’interrogent : le client est-il l’incarnation d’un défunt ? Est-ce tel membre de la famille cité dans la liste des défunts présentée en début de rencontre ? Leurs interventions guident les séances : ils adressent au possédé un dis- cours empruntant à un champ lexical suggestif évoquant le « corps », les « cadavres » ou les « cadavres vivants », ils posent la main sur la tête de leur client, geste prohibé habituellement dans cette culture, signifiant peut- être par là qu’ils n’ont plus affaire à un être appartenant à la société des vivants...
Une femme hoche la tête, semblant être possédée par un de ses ...
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Dr Sylvie Le Pelletier-Beaufond
Médecin-psychothérapeute depuis 1991, hypnothérapeute, thérapeute systémique de famille et de couple, à Paris en libéral. Formatrice, elle reçoit des professionnels en supervision. Formée à l’Institut Milton Erickson de Paris et par Mony Elkaïm, sa pratique clinique s’inspire de la pensée de François Roustang. Membre de la Société française de Thérapie familiale. Anthropologue des religions et diplômée de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026.
TRAUMATISMES.
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier- Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier- Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.







